Mercure, le messager qui ne revient pas
Le dernier écrit, le plus court
Holst écrit Les Planètes entre 1914 et 1916. Il commence par Mars, à l'été 1914, et termine par Mercure, en 1916. Le cycle porte d'abord un titre sans ciel : Sept pièces pour grand orchestre.
Le 29 septembre 1918, Adrian Boult le fait entendre pour la première fois, en audition privée, au Queen's Hall de Londres, devant environ deux cent cinquante invités. Mercure y tient la troisième place, entre la paix de Vénus et la gaieté de Jupiter : la place du scherzo dans une symphonie.
C'est un vivace à six-huit, léger jusqu'à l'effacement. Un violon seul, une harpe dans l'aigu, une flûte, un glockenspiel : l'orchestre entier se retient pour laisser passer quelque chose de très rapide.
Holst ne voulait pas qu'on lise ses planètes comme des récits. Il n'y a, écrivait-il, aucune musique à programme dans ces pièces ; si l'auditeur a besoin d'un guide, le sous-titre suffit. Le messager ailé. Trois mots, et le reste à écouter.
Deux tonalités qui ne se rejoignent pas
Le secret de Mercure tient dans une superposition. Dès la première mesure, Holst fait sonner ensemble si bémol majeur et mi majeur. Entre les deux, un triton : sur le cycle des quintes, deux tonalités aussi éloignées que possible, dont les accords n'ont aucune note en commun.
Elles se passent la parole, se chevauchent, se croisent sans jamais se fondre. L'oreille ne sait pas où poser le pied, et c'est exactement la sensation du vol. Le mouvement part de si bémol et s'achève en mi : le messager ne revient pas à son point de départ.
J'entends là un messager qui parle deux langues à la fois et ne traduit ni l'une ni l'autre. Il ne cherche pas à convaincre. Il transmet, et il est déjà reparti.
C'est la phrase que je me répète devant chaque page du livre : un seul principe, deux langages. La musique d'un côté, les mots de l'autre, et entre eux un intervalle qu'il ne faut surtout pas combler.
Ce que le livre en garde
Le cinquième mouvement de La Symphonie des Astres s'intitule Les planètes secrètes. C'est un hommage à Holst, et chaque planète y prend la parole à la première personne. Le Soleil et la Lune, eux, se taisent.
Mercure est la plus proche du Soleil. Elle en fait le tour en quatre-vingt-huit jours : l'année la plus courte du système solaire. Je n'ai pas voulu qu'elle parle longtemps.
Je suis le fil entre deux horizons.
Je n'ai pas mis de réponse sous ce vers. Le messager ne rapporte rien ; il dépose et repart. Celui qui lit devient le destinataire, et c'est à lui de savoir ce qu'il a reçu.
Il y a sur ma table, cette semaine, dix versions d'un même texte. Une seule est posée en haut de la pile. Les neuf autres ne sont pas des échecs : ce sont les tonalités que je n'ai pas choisies, et elles s'entendent encore dessous.
Finis sed non conclusum
On écrit souvent comme on attend une lettre : en guettant le retour. Mercure m'a appris l'inverse. Un message peut être achevé sans être conclu, envoyé sans être repris.
Finis sed non conclusum : terminé, mais pas clos. L'orbite reste ouverte. Ce qui part ne revient pas à l'identique, et c'est très bien ainsi.
Pour entendre ce messager, quatre minutes suffisent, dans n'importe quel enregistrement des Planètes. Le livre, lui, attend qu'on l'ouvre au cinquième mouvement.

